Jacques Guérin (1902-2000) : une légende française
"Industriel et collectionneur d’oeuvres d’art et de manuscrits" ou "plus grand collectionneur du XXe siècle" ? Se contenter de ces qualificatifs convenus à propos de Jacques Guérin serait par trop réducteur. Le personnage fut, pendant une bonne cinquantaine d’année, une étonnante figure du monde français de la collection. Presque une légende. Comme tant d’autres collectionneurs et amateurs éclairés, il fut aussi un homme d’affaires, dirigeant une entreprise de parfumerie entre 1936 et 1982 avec succès. Grâce à son "nez", il créa plusieurs parfums qui firent date et fit travailler, entre autres, Lalique pour ses flacons. Au début des années cinquante, il laissa libre cours à sa passion, en en ayant bien sûr les moyens.
Tableaux, dessins, livres rares, premières éditions, lettres et manuscrits autographes, photographies dédicacées, soit près de 2 000 pièces, formeront au fil des années l’une des plus importantes collections de France. Mais le legs de Jacques Guérin fut plus que cela. Même légèrement en retrait du fait de son statut de collectionneur, il s’impliqua en tant que mécène. Comme un des premiers admirateurs de Jean Genet et même son protecteur – l’hébergeant à sa sortie de prison – il lui acheta le manuscrit Querelle de Brest pour le dépanner. C’est d’ailleurs Genet qui lui présenta Violette Leduc, écrivain auteur de La Bâtarde, avec laquelle il partagea une amitié amoureuse, éditant à ses frais son premier livre.

S’agissant de son activité de collectionneur, Jacques Guérin demeurera comme un proustien entré dans l’histoire en ayant sauvé quelques pièces de mobilier de l’écrivain d’une dispersion en cours - bureau, bibliothèque, lit, pelisse du grand homme alors chez la veuve de son frère (le docteur Robert Proust) - mais quels meubles ! Car remplis de papiers : lettres, manuscrits, ébauches, brouillons. Il acheta du Proust, le collectionna, mais aussi le donna. Ainsi du don à la Bibliothèque nationale en 1984 d’une douzaine de cahiers de brouillon contenant les ébauches de différentes parties d’À la recherche du temps perdu.
Autre héros de son panthéon : Arthur Rimbaud avec 3 feuillets manuscrits d’Une saison en Enfer – le seul brouillon connu de ce chef d’oeuvre – feuillets qu’il avait vus une première fois en 1938 chez un libraire britannique pour finalement les acquérir au début des années cinquante par l’intermédiaire du libraire parisien Henri Matarasso. Et c’est l’État qui préempta en 1998 cette pièce majeure pour 2,9 millions de francs lors de la 8e vente aux enchères de sa bibliothèque. Jacques Guérin était alors âgé de 97 ans.
Etienne Carjat : Arthur Rimbaud, photographie, 1871, un des lots de la vente de la Bibliothèque Jacques Guérin, le 17 novembre 1998 par l'étude Tajan à Paris.
À cette même vente, Guérin combla les fans de Rimbaud avec dix poèmes manuscrits dont Ophélie (adjugé 1,2 million de francs), A la musique (550 000 francs et préempté par la Ville de Charleville). On vit également sortir la Lettre à un critique et la Lettre à Darasse considérée comme le testament littéraire de Lautréamont (1 millions de francs). Six auparavant, le journal Le Monde faisait le compte-rendu de la 7e vente : "Préemptions massives mardi après-midi à Drouot-Montaigne pour la fabuleuse collection de Jacques Guérin. Pas moins de dix-neuf livres et poèmes autographes préemptés sur un total de cent lots. Parmi ceux-ci, le Molière en huit volumes (1 900 000 F) pour la Bibliothèque nationale, ainsi que le carnet de Mme de Maintenon (30 000 F), les Mémoires de Marguerite de Valois (38 000 F), un recueil de dix-sept poèmes manuscrits érotiques de Verlaine (280 000 F), ainsi qu'une partie des oeuvres d'Apollinaire, dont le poème autographe Pont Mirabeau (70 000 F)".
Les bibliophiles n’oublieront pas de si tôt celui qui déclarait : "Les gens respectent toujours ce qu'ils achètent très cher. C'est le meilleur garant, pour moi, que ces documents exceptionnels soient conservés avec beaucoup d'égards."
C.D.



