Ne pas prendre la partie pour le tout

Dans le domaine du marché de l'art, ce sont bien souvent les États-Unis qui donnent le "la". Un oeil orienté de l'autre côté de l'Atlantique est donc nécessaire. Avec le risque, cependant, de donner une image parcellaire d'un marché qui est, par nature, pluriel.
Fin mai-début juin 2009 sonne comme le deuxième bilan significatif du marché de l'art. Après les multiples commentaires des spécialistes, parfois contradictoires, et quelques résultats publics, nous distinguons essentiellement deux impacts négatifs : celui de l'art contemporain et celui de l'industrie américaine des ventes aux enchères. Pour l'art contemporain, principalement localisé aux États-Unis et en Grande-Bretagne, la chute est rude, tant en terme de demande que de valeur. Sa haute densité spéculative a eu raison de la bonne fortune de cette frange d'acheteurs dopés aux marchés financiers et à la reconnaissance sociale. Retour donc à un niveau raisonnable des cotes dans ce domaine : - 30 %, voire - 50 %, soit le niveau des prix de 2006.
Tamara de Lempika : Portrait de Marjorie Ferry, 1932, vendu par Sotheby's 4 898 500 $ le 5 mai 2009 à New York. L'oeuvre avait été achetée en 1995 aux enchères 552 000 $ (c) Lempicka M. Ferry.
Retour à la raison et stabilisation du marché. Toute comparaison avec la faste année précédente est peu pertinente, tant ce marché médiatisé a semblé se perdre dans la spirale inflationniste. La dernière vente d'art contemporain de Sotheby's, le 12 mai dernier, l'illustre : 47 millions de dollars de produits de vente, juste en-dessous de l'estimation basse, pour 48 lots (en mai 2008, les 320 millions de dollars furent atteints pour 85 lots...). La vente de Christie's a fait un peu mieux : 97,3 millions de dollars. Avec moins de lots présentés à leurs ventes, des estimations revues à la baisse et un chiffre d'affaires suivant la même pente descendante, les deux grands acteurs mondiaux des ventes aux enchères - Sotheby's et Christies's - ont également fait les frais de la crise : réévaluation de leurs politiques de prix garanti au vendeur, réduction des effectifs et des frais... et même des pertes annoncées.
Et... tout le reste du marché ?
Ailleurs les signes sont plutôt encourageants : acheteurs et liquidités sont bel et bien au rendez-vous et certains prix grimpent pour les pièces recherchées. Les traditionnelles ventes impressionnistes et modernes ont obtenu en mai dernier des performances inattendues. Ainsi, l'artiste Tamara de Lempicka (1898-1980) a fait un bref record du monde chez Sotheby's avec un de ses portraits achetés 552 000 dollars en 1995 et revendu 4,8 millions de dollars le 5 mai dernier. Christie's lui déroba le trophée le jour suivant, avec un portrait de la même artiste vendu pour 6,13 millions de dollars...
D'autres secteurs offrent une croissance soutenue et raisonnable : antiquité, mobilier et maîtres anciens (peinture et dessin), livres, lettres et manuscrits, art tribal. Avec notamment ces ventes de memorabilia tels les souvenirs de la vente Jean Marais (1913-1998) dispersés à Drouot le 27 avril dernier (Fraysse & Associés) : près de 2 millions d'euros et ses 300 000 mille euros frais compris pour les 511 lettres autographes signées de Jean Cocteau.
Les acheteurs collectionneurs versus les spéculateurs
A condition que les pièces aient peu circulé sur le marché, qu'elles soient consistantes et correctement estimées, le marché voit revenir les "anciens" collectionneurs américains et européens. Dans les salles de vente aux enchères bien sûr, mais surtout dans les ventes privées. Ces dernières matérialisent une part non négligeable du marché de l'art en France : les 2/3 estime-t-on. L'intérêt est vif et pour s'en rendre compte, il suffit de faire le tour des foires d'objets d'art et d'antiquités de New York, Hong-Hong, Paris..., et de la plus prestigieuse d'entre toutes, celle de Maastricht : la Tefaf qui s'est tenue en mars dernier. 239 marchands y exposaient pour 1 milliard de dollars de pièces. Avec 67 000 visiteurs et un nombre record de 222 musées qui ont fait le déplacement, la qualité est certaine et les marchés y sont moins spéculatifs même si les temps sont à la négociation des prix. Les maîtres anciens côtoient le mobilier, les antiquités, les photographies pour la première fois et la crème du design du XXe siècle.
L'art une valeur refuge ?
Un investissement alternatif ? C'est, aux dires des professionnels, le moment d'acheter. Plutôt que de perdre un investissement en bourse, certains préfèreront se tourner également vers le marché de l'art, mais à la recherche de pièces patrimoniales qui ont un nom, une âme, une provenance...
Christophe Dorny, Artecosa
Article paru dans Patrimoine & Marchés n° 9, juin 2009.
