Très cher Rimbaud...
Plongée chiffrée dans un monde où manuscrits, lettres et photographies de cette figure incontournable de la poésie moderne - une des plus chères de la littérature française - sont éminemment prisés. Où, au-delà du « mythe Rimbaud » qui a son prix et ses collectionneurs, la pièce unique et rare trace une courbe bien ascendante.
La fascination pour Rimbaud s’est nourrie de toutes les étapes de la vie de ce poète de l’action, mort à 37 ans en 1891 : génie précoce ayant écrit l’essentiel de son oeuvre entre 1870 et 1873 – pour ensuite abandonner toute création littéraire - adolescent rebelle aimé de Verlaine, errance à travers ses voyages en Europe, Égypte, au Yémen et en Éthiopie. S’ajoute au mythe rimbaldien le fait que le poète n’est à peu près pour rien dans la publication de ses vers à l’exception du recueil d’Une saison en enfer. Plus encore, nombre de ses poèmes nous sont parvenus, malgré des pertes ou des destructions, que grâce à des copies autographes notamment de Paul Verlaine (pour le célèbre Bateau ivre notamment) ou de Germain Nouveau, entre autres. Finalement comme Lautréamont, Rimbaud n’a laissé que peu de traces de son existence (1).
Des prix de plus en plus élevés
Les quelques papiers du poète – principalement brouillons et manuscrits - ont été dispersés entre ses amis puis leurs familles (on pense aux archives de la famille de Verlaine), la famille de Rimbaud et quelques éditeurs. L’histoire du mythe Rimbaud se double de celle de ses lettres et manuscrits (et de leurs copies) au cours de laquelle se croiseront les grands collectionneurs français : le docteur Lucien Graux, l’homme politique Louis Barthou, les libraires Henri Matarasso et Pierre Berès, le parfumeur collectionneur Jacques Guérin, l’écrivain autrichien Stefan Zweig, le Suisse Pierre Bodmer et, assez vite, l’État.
Rimbaud est vite collectionné. Les premières transactions publiques avec des collectionneurs remontent aux années 1920. Parmi elles, mention spéciale pour 29 poèmes des Illuminations mis à l’encan à Drouot les 21 et 26 octobre 1929 et adjugés 24 500 francs au libraire Ronald Davis (soit 13 000 euros d’aujourd’hui). On retrouvera le tout, 27 ans plus tard, à la vente de la veuve du docteur Lucien Graux, collectionneur. La Bibliothèque nationale ne rate pas l’occasion de se les approprier pour 9 220 000 francs (soit 177 000 euros actualisés) faisant ainsi monter la « cote Rimbaud » en raréfiant le marché.
Logiquement en 1998 - qui fut sans doute une des plus belles années Rimbaud pour les collectionneurs - les prix explosent. Lors de la vente de la succession du libraire et galeriste Jean Hughes, la Bibliothèque nationale préempte plusieurs pièces autographes dont, pour 3 millions de francs (soit 550 000 euros d’aujourd’hui), la célèbre lettre dite du « Voyant » de 1871 : 11 pages, comprenant 3 poèmes adressés à Paul Demeny. Une lettre considérée comme un des fondements de la poésie moderne. Cette même année, les rimbaldiens furent comblés à la vente du collectionneur Jacques Guérin avec, offerts aux enchères, pas moins de dix poèmes manuscrits dont Ophélie adjugé 1,2 million de francs (soit 220 000 euros actualisés) et surtout 3 feuillets manuscrits d’Une saison en Enfer - le seul brouillon connu de ce chef-d’œuvre - feuillets que le collectionneur avait vus une première fois en 1938 chez un libraire britannique pour finalement les acquérir au début des années cinquante par l’intermédiaire du libraire parisien Henri Matarasso. L’État les préempta pour 2,9 millions de francs (530 000 euros).
La barre des 200 000 euros par poème est allègrement franchie lors de la vente du fonds du célèbre libraire Pierre Berès le 20 juin 2006 (étude Pierre Bergé) à l’occasion de laquelle apparurent 12 poèmes ! Avec La Rivière de Cassis, copie autographe de Verlaine de 1872, soit une page adjugée 260 000 euros ou le manuscrit le plus ancien connu de Larme, une page à 250 000 euros. Plus récemment, en 2007, le marteau tomba à 232 000 euros pour un poème autographe de Rimbaud collégien (Christie’s, 3 juillet). Dans l’attente d’autres pièces mises sur le marché - et pour ceux qui ne peuvent mobiliser environ 300 000 euros pour un poème - pourquoi ne pas se satisfaire d’une lettre de Rimbaud, dira-t-on ?
21 lettres du Rimbaud poète
La correspondance d’Arthur Rimbaud a connu, avec un léger décalage, un même engouement. Dans ce domaine, suivant une hiérarchie qui souffre bien sûr d’exceptions - tant nous sommes dans le domaine de l’unique circonstancié - on distingue les lettres à contenu littéraire et les autres. 21 lettres du « Rimbaud littéraire » sont recensées. Celles d’après son silence littéraire, et parmi elles, les lettres à sa famille, sont également objets de collection. Un exemple, cette lettre envoyée à ses parents d’Aden le 25 août 1880 : « (…) Aden est un roc affreux, sans un seul brin d’herbe ni une goutte d’eau bonne : (on boit de l’eau de mer distillée) (…) », soit une lettre de deux pages vendue le 5 juillet 2005 par Christie’s Paris, 29 000 euros (frais compris) qui, trois ans après, repassa, en vente cette fois chez Sotheby’s Paris à... 99 850 euros (frais compris, 21 mai 2008).
Dès qu’on s’intéresse à la correspondance de Rimbaud, Verlaine, dont il fit la connaissance en 1871, est naturellement et passionnément présent. On connaît presque par coeur leur liaison tumultueu-se qui s’achève par le coup de feu tiré à Bruxelles valant à Verlaine la prison. Presque toutes les lettres de Rimbaud à Verlaine ont été détruites par Mathilde Mauté, la femme de Verlaine. Fort heureusement, il existe de précieux témoignages, telle cette lettre de deux pages, que ce dernier écrivit à Victor Hugo concernant ce drame le 9 juillet 1873 depuis la prison des Petits-Carmes, à Bruxelles. Elle fut logiquement adjugée en 2004 par Maître Tajan à 125 000 euros pour une estimation à 20 000 euros…
Tout se collectionne pour les passionnés, même les pièces plus anecdotiques en comparaison. Ainsi d’une carte de visite imprimée « A. Rimbaud » et portant une adresse au crayon « 18, boulevard Montrouge » qui partit à 28 000 francs (soit 5 000 euros d’aujourd’hui à la vente de mars 1998), un prix déjà significatif.
Une Saison en enfer : l'exemplaire parfait
Rimbaud a 19 ans, il est inconnu. Il publie à compte d’auteur le recueil d’Une saison en enfer, soit le seul ouvrage publié de son vivant « littéraire ». Il confie la fabrication de son recueil de 54 pages à une petite imprimerie de Bruxelles (l’Alliance typographique) tiré à 500 exemplaires. Le poète ne pouvant s’acquitter de sa dette auprès de l'imprimeur, ce dernier conserve alors la totalité du tirage (hormis une dizaine d'exemplaires que Rimbaud donna à ses proches). Ce tirage fut retrouvé en 1901 dans les réserves de l’Alliance typographique par l’avocat et bibliophile belge Léon Losseau à la recherche de fascicules de La Belgique Judiciaire. Il acheta pour presque rien les 425 exemplaires restants qui avaient été jetés négligemment dans un ballot. Aujourd’hui un exemplaire de l’édition originale se négocie entre 11 000 euros (Sotheby’s 11 avril 2009) et 20 000 euros.
Parmi les exemplaires que Rimbaud offrit à ses amis, il y en a particulièrement un, unique, qui a traversé le temps et maintes péripéties jusqu’à aujourd’hui : le très fameux exemplaire dédicacé par Rimbaud à Paul Verlaine avec la mention devenue mythique : « A P. Verlaine, A. Rimbaud ». Un exemplaire capital dans l’histoire de la littérature, la seule dédicace autographe connue de Rimbaud. L’ouvrage fut acheté aux enchères par le libraire Pierre Berès en 1935 (succession du collectionneur Louis Barthou) 13 000 francs (l’équivalent de 9 000 euros d’aujourd’hui). Pierre Berès le proposa aux enchères en 2006, lors de l’une des six ventes de son fonds et de sa collection personnelle. L’exemplaire s’envola à 511 424 euros (frais compris, étude Pierre Bergé) pour rejoindre la collection du grand bibliophile français Pierre Leroy. Il restera le livre le plus cher de la littérature française jusqu’à la vente en 2007 d’une partie de la collection de ce même Pierre Leroy et du prix atteint par un exemplaire des Fleurs du Mal offert par Baudelaire à Delacroix : 603 200 euros (avec les frais).
Moins de 10 portraits de Rimbaud
Les portraits photographiques de Rimbaud sont rarissimes, moins d’une dizaine sont arrivés jusqu’à nous. L’image photographique la plus connue, la plus universelle, est celle prise par le photographe et caricaturiste Étienne Carjat (1828-1906), datant vraisemblablement de 1871. On le voit en « pose de poète » le regard légèrement tourné vers un haut lointain. Carjat aurait pris plusieurs clichés de Rimbaud. Le 24 janvier 2003 (étude Pierre Bergé), un portrait du poète de Carjat fut adjugé pour la somme de 69 000 euros (81 000 euros, frais inclus). Le portrait le plus « récent » est un tirage original albuminé d’époque, une photo de groupe exhumée en 1999, montrant le poète vers 1880, debout sur les marches d’une demeure de Sheick-Othman, un village proche d’Aden. Elle fut vendue 90 000 euros (avec les frais) à la vente Leroy précitée et préemptée par l’État pour le compte du musée Rimbaud de Charleville. Cette photographie est le seul portrait connu de Rimbaud à Aden. Unique comme l’œuvre du poète.
Christophe Dorny
Article paru dans Patrimoine et Marchés. Patrimoine graphique et statistique des marchés financiers et du patrimoine. Septembre 2009



